Les buveurs d'absinthe de Jean d'Esparbès

Publié le par Marie-Claude DELAHAYE

L'œuvre de Jean d'Esparbès se distingue par son originalité. Il ne peint pratiquement jamais de paysages et rarement des natures mortes. Seules les émotions humaines le touchent. Ses toiles sont peuplées de personnages venus le plus souvent du théâtre populaire, arlequins, baladins, mendiants, figaros pris de boisson. Leur mise en scène suscite toujours chez le contemplateur une réflexion sur la vie de l'artiste et au-delà, sur sa propre existence. Il est un des rares peintres à retranscrire les états d'âme, à représenter la pensée en mouvement comme dans Le joueur d'échec, Le musicien en train de jouer, Le poète en train d'écrire ... Selon Marcel Aymé "Il explore un monde secret, anxieux, s'exprimant sur sa toile dans une tonalité vert trouble qui paraît être la couleur de ses rêves".

Jean d'Esparbès, "Le Penseur". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

Jean d'Esparbès, "Le Penseur". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

Jean d'Esparbès, "Le joueur d'échec". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

Jean d'Esparbès, "Le joueur d'échec". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

Né à Verneuil-sur-Seine en 1899, Jean d'Esparbès passe son enfance dans le Château de Fontainebleau où son père, Georges d'Esparbès, historien spécialiste du premier Empire, fut conservateur de 1905 à 1930. Les visites officielles au château étaient fréquentes et Jean a pu voir, entre autres, Georges Clémenceau, Raymond Poincaré, le roi du Maroc ainsi que des artistes comme Renoir et Bonnard, les écrivains et poètes François Coppée, Georges Courteline, Anatole France. Les fêtes masquées qui rassemblaient la haute société parisienne, les acteurs et actrices de Montmartre, ne manquèrent pas de contribuer à enrichir son imagination.

Georges d'Esparbès encouragea les dons que Jean manifesta très tôt pour le dessin et la peinture. Encore adolescent, il s'installe dans une salle du pavillon des Aumôniers, où il peut se livrer tranquillement à sa passion.

A 18 ans, il part pour Paris rejoindre l'École des Beaux-Arts. C'était en 1918, la grande époque de Montparnasse avec ses cafés fréquentés par de nombreux artistes et écrivains. Il s'installera à Montmartre en 1929 au 72 rue Lepic et ouvrira un atelier en 1936 au 36 rue Saint-Vincent. Une plaque y sera apposée en 1970.

Jean d'Esparbès a débuté au Salon des Indépendants en 1920. Il fera ensuite de nombreuses expositions à Paris, en province et en Belgique. En 1965, il fait une dernière exposition à la Bibliothèque municipale de Fontainebleau. Malade, il décède en 1968.

Jean d'Esparbès dans son atelier où se cotoient ses nombreuses marionnettes. Coll. privée.

Jean d'Esparbès dans son atelier où se cotoient ses nombreuses marionnettes. Coll. privée.

Jean d'Esparbès poète et musicien avec son accordéon. Collection privée.

Jean d'Esparbès poète et musicien avec son accordéon. Collection privée.

On ne peut pas parler de Jean d'Esparbès sans évoquer son père.

Georges d'Esparbès (1863-1944) était le fils d'un ancien hussard du Second Empire. Il fut d'abord dessinateur avant de se tourner définitivement vers la littérature. Fréquentant assidûment Le Chat noir et le groupe des Hirsutes, il entre en 1888 comme feuilletoniste au Gil Blas auquel il fournit des nouvelles d'inspiration militaire surtout consacrées à l'épopée napoléonienne.

Nommé conservateur du Château de Fontainebleau en 1905, sans doute au vu de ses connaissances sur le Premier et le Second Empire, il y restera 25 ans. La famille d'Esparbès, Jean et ses deux frères, vécurent là où Napoléon passa les derniers jours de son règne avant d'abdiquer le 8 avril 1814 sous la pression de ses maréchaux. En juillet 1914, ils eurent la visite de l'Impératrice Eugénie et en 1927, le château sera consacré Musée national.

Georges d'Esparbès et l'absinthe

Écrivain reconnu, Georges d'Esparbès publia de nombreux livres dont La Légende de l'Aigle et La Guerre en dentelles. Parallèlement, il écrit des articles dans des revues telles que La Plume ainsi que dans des revues antialcooliques dans lesquelles il fustige l'absinthe. "C’est vers ce cabaret des Muses [« Le Chat Noir »], de toutes les Muses, que la jeunesse artistique de Montparnasse et du Quartier latin émigra un soir de mai 1882. J’étais de l’exode. J’avais 18 ans…. Où sont les artistes de ce cénacle enchanté, tout sonore de rimes et de violoncelles ? Mort, Salis le cabaretier. Mort, le candide et méfiant Verlaine. Mort, l’élégiaque et funèbre Rollinat. Mort, Charles Cros, aux cheveux d’Hindou. Mort, Émile Goudeau et sa folle fanfare de paradoxes. Mort, Charles de Sivry; les fées jouent maintenant ses œuvres. Mort, Fernand Icres et ses venins et son accent montagnard. Mort, Trézenick. Mort, Tinchant. Mort, Herbert. Oh ! Funèbre absinthe ! Les gentilles âmes qui gravissaient la butte, ce soir de mai de ma jeunesse, l’ont aussitôt redescendue, couchées sur leurs ailes brisées".

Dans les Annales du 25 février 1912 paraît son long article Le Démon de l'absinthe. Après une description sympathique sur les effets d'un premier verre d'absinthe, la situation se gâte rapidement. "Dilatation agréable du corps, vivacité spirituelle, inconscience morale, combativité féroce, voilà les étapes vertigineuses de l'absinthe. L'Absinthe est une calamité ! La presse tout entière devrait se lever contre un tel fléau et avertir la nation du danger qu'elle court".

Les Annales politiques et littéraires, 25 février 1912. Collection Delahaye.

Les Annales politiques et littéraires, 25 février 1912. Collection Delahaye.

Les buveurs d'absinthe de Jean d'Esparbès

Évidemment des questions se posent au vu des nombreuses toiles de buveurs d'absinthe réalisées par Jean d'Esparbès environ 40 ans après les publications anti-absinthe de son père. Est-ce une façon de lui rendre hommage en montrant la déchéance alcoolique du buveur et par conséquent lui donner raison ou est-ce au contraire une provocation en se représentant lui-même en buveur d'absinthe ? Rappelons que l'absinthe était alors totalement interdite depuis environ une quarantaine d'années. Que veut nous dire Jean d'Esparbès ?

"Autoportrait à l'absinthe" de Jean d'Esparbès. Huile sur toile 73,5 x 92 cm, signée en bas à droite. Coll. Delahaye.

"Autoportrait à l'absinthe" de Jean d'Esparbès. Huile sur toile 73,5 x 92 cm, signée en bas à droite. Coll. Delahaye.

"Le buveur d'absinthe", huile sur toile signée en bas à droite. Coll. privée.

"Le buveur d'absinthe", huile sur toile signée en bas à droite. Coll. privée.

"Le buveur d'absinthe". Huile sur toile signée en bas à droite. Coll. Delahaye.

"Le buveur d'absinthe". Huile sur toile signée en bas à droite. Coll. Delahaye.

"Le Buveur d'absinthe". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

"Le Buveur d'absinthe". Huile sur toile, signature en bas à droite. Coll. privée.

"Buveur d'absinthe". Huile sur toile, signature en bas à gaucge. Coll. privée.

"Buveur d'absinthe". Huile sur toile, signature en bas à gaucge. Coll. privée.

"Buveur d'absinthe à la cigarette". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

"Buveur d'absinthe à la cigarette". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

"Buveur d'absinthe à la cigarette". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

"Buveur d'absinthe à la cigarette". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

"Portrait à la bouteille". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

"Portrait à la bouteille". Huile sur toile, signature en bas à gauche. Coll. Privée.

Au terme d'un long article paru dans Images de France en janvier 1943, René Miquel écrit "C'est un peintre hors de l'époque que l'on découvre, un peintre si imprégné d'autrefois que, plus tard, quand les temps seront brouillés, on hésitera avant de le situer au XXe siècle".

En 1972, le Salon des Indépendants lui a consacré une exposition en hommage et en 1988, le Musée de Montmartre a fait une exposition rétrospective de son œuvre. A cette occasion, le catalogue qui lui est dédié est préfacé par Antoine Blondin dont on connaît le penchant immodéré pour l'alcool qu'il a décrit de façon magistrale dans son roman Un singe en hiver adapté au cinéma sous le même titre par Henri Verneuil.

Une rue porte le nom de Jean d'Esparbès à Verneuil-sur-Seine, sa ville natale.

 

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